La politique de subvention des intrants agricoles dans la zone de Pata (région de Kolda) est en train d’être vidée de son sens. Au lieu que les engrais soient épandus dans les champs et les semences utilisées pour augmenter les productions agricoles, on assiste à leur commercialisation. Voyage au cœur d’un système, en partenariat avec l’institut Panos.
S’il y a un problème qui risque de plomber les rendements agricoles dans la toute nouvelle commune de Pata (région de Kolda) et les villages environnants, c’est bien le problème de la gestion des intrants agricoles subventionnés. Pour booster la production agricole, l’Etat du Sénégal s’est lancé dans un ambitieux programme de subvention des intrants comme l’engrais et des semences au profit des cultivateurs. A Pata, on assiste à un phénomène de détournement d’objectif d’engrais et de semences constaté et déploré par les différentes personnes que nous avons interrogées durant notre séjour de trois jours dans cette commune rurale du Fouladou. La désolation se lit dans les propos de Aly Fall Baldé, conseiller rural, mais aussi membre de la Fédération des producteurs agricoles. « Certains achètent dix sacs d’engrais pour vendre les sept dans les loumas (marchés hebdomadaires) », déplore-t-il. Ces cinq dernières années, ajoute notre interlocuteur, les populations de la zone ne se plaignent pas de manque d’intrants, mais, déplore-t-il, « les gens ont des problèmes de gestion ». Certains paysans n’hésitent pas à brader 90 % des intrants subventionnés. « On préfère les revendre dans les marchés de la Gambie (ce pays est situé à quelques kilomètres de Pata) », révèle Aly Fall Baldé.
Bakary Baldé, un autre exploitant agricole, ne nie pas l’existence de ce trafic. En cause, dit-il, la pauvreté des populations. « Le plus souvent, dit-il, les gens vendent engrais et semences subventionnées faute de moyens. Ici, certains vivent avec des miettes ». Aly Fall Baldé l’interrompt net : « c’est parce que tu es dans un système qui t’empêche d’aller aux champs avec le peu d’argent que tu as. Ce sont des gens qui ne sont pas des développeurs (qui se livrent à cette pratique). Personne ne peut démentir ce que je dis, c’est un système mis en place. Le moment venu, tout le monde se transforme en « bana-bana (commerçant) », déplore Aly Fall Baldé. Le front en sueur, l’homme semble profiter de notre passage pour vider son cœur meurtri par cette pratique. Il rétorque à son vis-à-vis : « des pauvres ? Mais c’est parce que la pauvreté est encouragée par ceux qui ne cultivent pas. Cela anéantit l’agriculture. Il y a des producteurs qui vivent bien.
Avant que ce système n’existe, il y avait de grands rendements dans la zone. Dans certaines familles, on avait du riz et du mil à manger toute l’année. Malheureusement, regrette-t-il, les populations ont réduit leurs rendements en se lançant dans la culture de l’arachide et en s’adonnant à des activités de commerce des intrants agricoles, alors qu’ils devaient cultiver. Ainsi, on est sûr de ne pas avoir de grands rendements », argumente le producteur agricole trouvé dans une maison en dur dans une localité où les cases font florès. Aly Fall Baldé estime qu’il n’y a aucune contrainte qui pousse ses collègues à se débarrasser des intrants contre peu d’espèces sonnantes et trébuchantes. « Rien ne les empêche d’épandre et de cultiver, dit-il. Ce sont des gens qui préfèrent l’argent facile, obtenu dare-dare, sans penser cultiver et vivre bien ». Chez cet homme, tout montre que l’agriculture est le moteur de la famille. D’ailleurs, dans sa vaste cour, il y a une machine batteuse de mil « souna ». Cheikh Oumar Bâ, chef religieux et exploitant agricole, déplore la pratique. « Celui qui ignore la valeur du travail ignore le sens de cette aide. Il faut s’aider soi-même quand ont est aidé. Dieu n’aime pas ceux qui gaspillent », dit l’imam ratib de Pata.
ALIOUNE BADARA BALDE : « Il faut sensibiliser les populations sur le sens des subventions »
Sensibiliser les bénéficiaires des intrants, mais aussi les distribuer à temps sont les solutions données par le maire de Pata pour venir à bout du marché parallèle.
Le maire de la commune de Pata, Alioune Badara Baldé, appelle à une sensibilisation des paysans sur le sens même des subventions sur les intrants agricoles pour espérer enrayer leur commercialisation. « Il faut sensibiliser la population sur les effets de la subvention. Nous n’avons pas de police municipale », dit le maire de la commune. Selon M. Baldé, « les autochtones ignoraient ce système introduit par les « bana-bana » et les agriculteurs venus du Nord ». Toutes les couches sociales sont représentées dans la commission de distribution des intrants, dit-il, pour évoquer les efforts dans la distribution. De l’autre côté, il y a des « bana-bana » qui cherchent de l’argent en se rendant auprès des ménages qui n’ont pas les moyens d’acheter des intrants. Ils financent ces gens pour qu’ils aillent en acquérir. « A ce niveau, la commission ne peut pas voir les failles, elle conduit un cahier de charge quand les gens se présentent pour obtenir des intrants. Alors, la commission ne peut pas refuser de leur vendre ». Le maire lance un appel à la douane et à la police pour stopper le fléau, mais aussi et surtout, il invite ses concitoyens à « jouer leur rôle ». Les douaniers procèdent souvent à des interpellations de trafiquants d’intrants à la frontière, des instructions ont été données aux conseillers pour veiller. Mais, « avec la pauvreté, il y a des gens qui se faufilent entre les mailles pour avoir 2.000 francs sur le sac », constate le premier magistrat de Pata.
Alioune Badara Baldé déplore aussi la non prise en compte des besoins en intrants des collectivités locales. Par exemple, à Kéréouane, localité voisine, il y a eu, la saison passée, des problèmes de distribution de 600 sacs d’engrais pour 2.000 habitants. Alors, « on a accusé le président de la communauté rurale d’avoir donné les sacs à ses parents et amis », se rappelle-t-il.
« Il n’y a pas d’équilibre dans les besoins, et cela encourage le système de commercialisation des intrants », poursuit-il. Il propose un recensement de la population pour bien évaluer les besoins. Il suggère aussi de distribuer les intrants à temps, au lieu de le faire en période de soudure.
En ce moment, « les gens n’ont plus rien, ils sont obligés de s’endetter auprès du Crédit mutuel ou de jouer le jeu des ‘bana-bana’ ».
Concernant les semences subventionnées, le maire estime que le décortiqué doit être supprimé, puisqu’il crée d’énormes problèmes. « Parfois, les décortiqués ne sont pas de bonne qualité, les ‘bana-bana’ en profitent ».
Un système qui exploite la misère des producteurs
La commercialisation des intrants à Pata semble reposer sur la pauvreté de certains producteurs. Pour le moment, même si la police et la douane veillent, il est difficile d’exercer un contrôle efficace sur la destination des intrants.
C’est tout un système qui tourne autour de ce commerce néfaste à l’agriculture. Des « bana-bana » se posent souvent en intermédiaires entre les paysans bénéficiaires d’intrants et le marché qui absorbe les produits détournés de leur objectif, explique Aly Fall Baldé. Lorsque la période de distribution des intrants arrive, ces « bana-bana » qui n’ont pas droit aux intrants se pointent chez des paysans démunis, au creux de la période de soudure, pour faire miroiter de l’argent aux malheureux. « Ce système repose sur des « bana-bana » qui viennent avec de l’argent en période de soudure pour utiliser les paysans en rachetant leur engrais », explique M. Baldé. Ils leur donnent la somme d’argent exigée pour avoir droit aux sacs d’engrais et de semences et ces derniers rassemblent les cartes d’identité des membres de leurs familles pour obtenir le maximum possible d’intrants. Ensuite, ajoute Aly Baldé Fall, les « bana-bana » mettent la main sur les sacs rachetés pour les écouler à prix d’or en Gambie ou dans les « loumas ». Et, avec ce système qui rapporte gros aux « bana-bana », « certains producteurs ont préféré se transformer en « bana-bana » locaux pour être des intermédiaires entre d’autres paysans et les commerçants. Ces gens-là, ce sont des cultivateurs entre guillemets. J’ose clamer haut ce que je dis ». Décidément, Aly a une dent contre ces paysans qui « ne sont pas f... de penser à utiliser les intrants dans leurs « faro » (champs) ».
Des élus « bana-bana » d’intrants
Les cultivateurs ne sont pas les seuls coupables. « Parfois, indique Aly Fall Baldé, des élus locaux sont des acteurs de ce système en l’encourageant au lieu de refuser ». « L’Etat envoie beaucoup d’intrants ici, mais le système de gestion des intrants n’est pas bon, c’est devenu un système commercial. Parfois, des élus se transforment en ‘bana-bana’ d’intrants », déplore l’homme au franc parler. Selon Aly, l’Etat est au courant de cette pratique, c’est pourquoi les autorités supplient les paysans de ne pas vendre les intrants subventionnés. Dans la lutte contre ce fléau, la douane est mise à contribution. Mais, estime ce conseiller rural et membre de la Fédération des producteurs agricoles, « cela ne suffit pas à freiner le système qui est animé par des autochtones ».
Il rappelle que le président de la communauté rurale de Pata (la localité éponyme est devenue commune en 2009) est d’office président de la commission de distribution des intrants. « Tout ça est su par les élus, mais on ne parvient pas à être honnêtes pour empêcher ce marché parallèle », dénonce Aly Fall Baldé. Pire, dit-il, ces élus encouragent même le système, « je l’ai dit devant eux, ils ferment les yeux ». Le maire de la commune de Pata a voulu s’opposer à la pratique, se rappelle-t-il, « mais quand il venait, les gens fermaient le magasin, et quand il s’en va, ils font ce qu’ils veulent. Ce sont des élus qui sont dans le système, des conseillers ruraux tout comme des conseillers municipaux ». Mamadou Mao Bâ, président de la communauté rurale de Pata d’alors aborde la question avec prudence. « Le commerce d’intrants, on en parle, je ne voudrais pas m’y aventurer. Lorsque j’étais président, le problème ne se posait pas », dit-il. A son avis, il est très difficile d’exercer un contrôle sur les intrants pour la simple raison qu’on ne limite pas la quantité que le paysan peut se permettre d’acheter. Lui aussi, il s’indigne : « ce qui est inadmissible, c’est que de l’engrais subventionné à 80 % soit acheté par des véreux et vendu dans un autre pays, même si je ne peux pas être affirmatif ». Ce système permet à de gros producteurs à qui on donne peu d’engrais d’obtenir le manquant qu’il leur faut sur ce marché parallèle, explique le maire de Pata, Alioune Badara Baldé qui, lui aussi, condamne énergiquement la pratique.
Dossier réalisé par Malick CISS, envoyé spécial (Le Soleil)
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